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Mercredi 1 août 2007

photo Benjamin Barda

 

Nous voici au cœur du projet Amahoro Amani (la paix en kirundi et en swahili). Ce projet est né il y a deux ans, alors que la région des Grands Lacs sortait à peine d’un cycle effroyable de violences. De jeunes "Médiateurs communautaires" ont alors été formé pour aller de villages en villages tenter de régler des conflits, souvent fondés sur les différences ethniques (Hutus et Tutsis notamment). Ce sont parfois des gamins de 14 ou 16 ans qui, au Rwanda, au Congo et au Burundi, s'interposent dans des problèmes d'adultes pour tenter de les résoudre. Très souvent, ces jeunes ont eux-mêmes été réfugiés, ont perdu leur famille, ont été enfants-soldats, etc. Nous les avons rencontrés, interrogés, afin de publier prochainement leurs témoignages et leurs parcours. Pendant cinq jours, les Passeurs de Mémoires ont traversé à pied avec eux une partie du pays. Nous nous sommes rendus dans des villages de personnes déplacées, qui ont fui la guerre et dont les maisons ont été occupées depuis.

 photo Benjamin Barda

 

 La deuxième partie de notre entreprise a débuté hier. Pendant toute le semaine, nous allons animer un atelier autour de 4 figures marquantes prises dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale : les Justes André Trocmé, pasteur qui cacha plus de 3000 Juifs dans le village du Chambon-sur-Lignon et Giorgio Perlasca, négociant italien qui imagina une formidable imposture afin de sauver près de 5200 Juifs hongrois de la déportation. Mais aussi le formidable pédagogue Janusz Korczak, qui accompagna les enfants qu’il protégeait vers la mort, et Anne Frank, dont le journal est une manifestation rare de courage et de dignité. Le fait d’évoquer des figures et des événements éloignés de la réalité de la région des Grands Lacs nous a permis de libérer une parole trop souvent étouffée. Depuis que nous sommes arrivés au Burundi, nous nous entendons répéter qu’il est impossible et dangereux ne serait-ce que de prononcer les mots « génocide », « Hutu » ou « Tutsi », qui seraient comme des vocables maléfiques libérant les pulsions meurtrières de ceux qui les entendent. C’est pourquoi nous avons voulu aborder ces notions à travers une période historique qui n’engage pas personnellement nos interlocuteurs. Or, depuis que nous sommes au Burundi, nous constatons un formidable besoin de parole de la part des jeunes, une parole non assumée par les adultes, refusée au nom de la réconciliation. Celle-ci est, à l’heure actuelle, l’impératif qui interdit tout travail d’histoire ou de mémoire. Le temps de la réconciliation est incompatible avec celui de la mémoire, et, malheureusement, avec celui de la justice. La société burundaise a besoin de panser ses plaies et, même si nous le regrettons amèrement, ne peut s’embarrasser d’un travail de mémoire qui est perçu ici comme un paradigme occidental assez récent. Pourtant, au terme de l’atelier d’hier, un médiateur rwandais vint nous remercier de lui avoir fait découvrir ces quatre destins. Il sentait que ces personnages allaient le guider dans son travail de médiation et lui permettre de se formuler certaines problématiques propres à son pays. Bien que la cohésion nationale exige de les taire, il semble que les questions mémorielles se posent avec insistance dans la région des Grands Lacs et la soif de débattre que nous rencontrons chez les médiateurs est sans doute l’indice d’une émergence de ces réflexions chez la génération montante. 

O.L. 

par Passeurs de mémoires publié dans : passeursdememoires
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Mardi 26 juin 2007

Cet été, les Passeurs de mémoires partent au Burundi dans le cadre d’un projet absolument unique, tant par sa forme que par son ambition. Amahoro Amani, ces deux mots désignent, dans deux langues différentes parlées dans la région des Grands lacs, la même idée : la paix. Au Rwanda , au Burundi, en République démocratique du Congo, les conflits inter-ethniques ont fait des ravages dans la population. Voilà pourquoi les scouts de ces trois pays ont décidé de se poster à l’avant-garde de la paix dans la région. Le projet Amahoro Amani, depuis plus de deux ans, s’est donné pour objectif de former des « Médiateurs de la paix », des jeunes qui, ayant pris conscience de l’impasse de la haine, ont décidé de passer à l’action. Ainsi, ils traversent leurs pays respectifs à la rencontre des populations locales, en luttant contre les préjugés raciaux qui ont la vie dure. Cet été, des caravanes partiront des trois pays, sillonnant les petits villages, continuant le travail de dialogue au plus près des habitants. Nous nous joindrons à l’un de ces groupes qui marchent à travers le Burundi. Toutes les caravanes convergeront vers un grand rassemblement de la paix à Gitega, où les Passeurs de mémoires, à l’écoute des multiples histoires et souffrances des participants, contribueront à leur échelle à cette réflexion sur la paix en proposant un regard sur l’histoire européenne du XXe siècle.

 

Il nous faudra faire preuve de beaucoup d’humilité et, sans doute, renoncer à nos découpages historiques et ethniques trop simples, trop rigides, trop éloignés de la réalité infiniment complexe de la région.

O.L. 

par Passeurs de mémoires publié dans : passeursdememoires
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Mercredi 16 mai 2007

Il existe dans le processus du témoignage un personnage dont on ne parle jamais : celui qui le recueille. Qu’en est-il de ce témoin du témoin ? Dans quelle mesure sa présence permet-elle au témoignage d’advenir ?

Comme le rappelle la psychanalyste Régine Waintrater dans son livre Sortir du Génocide, où elle évoque son expérience d’auditrice de témoignages, de multiples raisons peuvent motiver le témoignage. Le survivant témoigne peut-être d’abord pour sauver son expérience de l’oubli et de la menace négationniste. Il le fait aussi pour retrouver un lien avec le reste de l’humanité, celle-là même dont l’entreprise génocidaire visait à l’exclure, estimant qu’il ne méritait pas d’en faire partie. Le témoignage porte toujours un espoir : celui de retrouver dans son auditoire une écoute secourable et humaine. Autrement dit le témoin témoigne toujours pour un autre, et dans l’espoir sinon d’être compris, du moins d’être entendu. Par sa narration, il tente d’atténuer ce sentiment – qui continue à son insu de l’habiter – de ne faire plus partie comme autrefois de la communauté humaine : la personne que je suis aujourd'hui, dans l’après du génocide, n’est pas la même que celle d’avant, disent de nombreux survivants.

Ainsi, celui qui reçoit un témoignage (R. Waintrater l’appelle le « témoignaire ») se sent inconsciemment chargé d’un mandat : celui de comprendre mais aussi de réparer les faillites des siens. Ce sentiment qui l’habite fait de lui un témoin du témoin. Ce rôle de sauveteur qu’il ne peut s’empêcher d’éprouver, il doit pouvoir néanmoins s’en dégager et ne pas rester sous l’emprise sidérante du récit qu’il reçoit.

Dans cette perspective, la notion de « devoir de mémoire » – apparue dans les années 80 – dénote une grande ambivalence. R. Waintrater le qualifie de « barrière de rationalisation défensive biface ». Biface en tant qu’il a permis, voire conditionné à une époque la prise de parole testimoniale : c'est en effet grâce à lui que les témoins se sont sentis autorisés à témoigner, à une époque où la parole individuelle paraissait enfin légitimée par les historiens eux-mêmes, jusque là attachés aux faits généraux et non à l’expression individuelle (car considérée comme insuffisamment fiable, certains témoignages présentant des incohérences et ne concordant pas toujours avec les faits historiques). Le devoir de mémoire a créé un horizon d’attente salutaire, une désirabilité sociale sans laquelle la parole du témoin n’aurait pu se déployer. Mais d’un autre côté, ce devoir de mémoire a contribué à imposer des formes de souvenance et une injonction à parler et se souvenir, vécue douloureusement par les témoins eux-mêmes, acculés à revisiter un passé traumatique qu’ils avaient cherché tant d’années à reléguer dans les limbes de l’amnésie. De surcroît, la nécessité du témoignage a parfois placé le témoin en position d’accusé, ce qui ne manqua pas d’avoir des effets dévastateurs pour certains : les contradictions de leur récit, inhérentes à la nature impensable d’un vécu qui imprime certaines caractéristiques à la mémoire traumatique (incohérences, oublis, confusions), générèrent chez les témoignaires une attitude de méfiance honteuse : que faire d’un récit peu vraisemblable ? Mais que faire aussi de cette mise en doute inavouable de la parole du témoin ? Entravés dans leur écoute, ils devinrent parfois sourds à ces appels à l’aide, à cette demande silencieuse d’être entendus et soutenus dans cette mise en histoire d’une mémoire capricieuse.

Sourds, muets, nous pouvons l’être nous aussi à l’écoute d’une parole inaudible sur le génocide. Lorsque la réalité s’est faite plus terrible que le pire des fantasmes, il arrive qu’elle en devienne irrecevable autrement qu’à la transformer. Il importe que nous acceptions cette sidération qui nous traverse pour tenter de la dépasser. L ’éthique du témoignaire doit s’appuyer sur ce fil rouge : son rôle est de faciliter au témoin la délivrance de son récit, de l’accompagner dans son voyage de mémoire. Ce qui implique qu’il s’autorise lui-même à penser et se réapproprier les paroles qu’il reçoit, pour éventuellement les transmettre à son tour. Tel est son devoir, tel est le nôtre à tous. Et ce qui nous rend légitime, ce n’est pas notre connaissance d’expert sur ces sujets historiques mais notre sensibilité singulière à l’écoute d’un récit qui sera parfois sidérant, parfois émouvant, parfois cynique, parfois plein d’espoir mais parfois aussi insupportable. Si l’on ne peut pas tout dire, on ne peut pas davantage tout entendre. Mais en ce lieu même de l’ineffable, il s’agit de continuer à écouter ce cri qui ne peut se mettre en paroles. Peut-être trouverons-nous alors les mots pour tenter de dire l’indicible d’un vécu qui – en tant que nous sommes tous des passeurs de mémoire – nous revient en héritage. Témoins du témoin, nous le devenons à la lecture, au visionnage ou à l’écoute d’un témoignage. Et cette position ne peut manquer de produire des effets sur notre Psyché, qu’il s’agirait d’accepter et non de rejeter. L’enjeu est de taille : car à refuser de tolérer ces sentiments ambivalents qui nous traversent à l’écoute d’un récit, c'est toute notre capacité à entendre et transmettre la parole des victimes de génocide que nous entravons.

Johanna Lasry

par Passeurs de mémoires publié dans : passeursdememoires
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Vendredi 13 avril 2007

Les Passeurs de mémoires vous proposent la lecture d’un excellent livre de l’historienne Sylvie Lindeperg , Maître de conférence à Paris III – Sorbonne nouvelle, qui vient d’être publié chez Odile Jacob.

 S’il est un film dont le statut et la réception se sont sans cesse modifiés au gré des impératifs politiques, sociaux, et mémoriels, c'est bien Nuit et Brouillard. Sylvie Lindeperg retrace dans son dernier ouvrage la genèse et le destin de ce court-métrage absolument hors du commun. Celui-ci fut l’objet de tractations et de pressions, puis subit de multiples gommages, remontages et retraductions, avant d’être récupéré et enfin « sanctifié ». La monographie que lui consacre Sylvie Lindeperg est une véritable mine d’informations, voire de trouvailles qui sont le fruit d’un travail de recherche remarquable. Il se dégage parfois même de ce livre une certaine émotion grâce au portrait d’Olga Wormser qui encadre l’enquête historique sur le film.

 

Lorsqu’on pense à Nuit et Brouillard, les noms d’Alain Resnais et de Jean Cayrol sont ceux qui viennent immédiatement à l’esprit. Personne n’avait réellement pris en compte le rôle central d’Olga Wormser dans l’élaboration du film. La vie de cette jeune historienne fut digne d’un véritable roman, avec sa large part de souffrances. A la Libération, Olga intègre le ministère Frenay où elle participe à la recherche et à l’accueil des déportés de France. Cette tâche la conduit à Bergen-Belsen en mai 1945. Elle découvre aux cotés des Britanniques l’horreur du camp et l’odeur de la mort :

« Pendant un mois, après le retour, il m’est impossible de me réadapter. Je revis les jours d’Allemagne. Ma vie, c'est la gare d’Orsay, l’hôtel Lutetia. »

A son retour de Pologne, elle publie un article dans France d’abord du 28 août 1946 sous le pseudonyme de Fanny Vergen :

« Encore ! vont dire les blasés, ceux pour lesquels les mots « chambre à gaz », « sélection », « torture », n’appartiennent pas à la réalité vivante, mais seulement au vocabulaire des années passées, vocabulaire à ranger au « décrochez-moi ça » de la Résistance. Oui , il faut encore en parler avant que les bleuets d’Auschwitz (aussi bleus que ceux des blés de France) aient absorbé toute la cendre humaine d’où ils surgissent. »

Olga a immédiatement l’intuition du devenir-musée d’Auschwitz et de la nécessité de garder le souvenir du génocide vivant. Ces éléments hanteront la conception de Nuit et Brouillard. La vie sentimentale d’Olga est également romanesque. Elle a grandi dans l’ombre de sa petite sœur Hélène, belle et talentueuse. Cette dernière fréquente les intellectuels du Parti Communiste de l’après-guerre. Elle avait épousé Henri Wormser en 1938, qu’elle quittera pour le peintre Edouard Pignon. Toujours dans l’ombre d’Hélène, Olga épousera ce même Henri dix ans après sa sœur…

                Sylvie Lindeperg retrace le long cheminement qui a mené jusqu’à la réalisation du film. La seconde partie de son livre s’intéresse au trajet de Nuit et Brouillard après sa sortie, à ses démêlés avec la censure française, aux conflits diplomatiques qui se sont dévoilés au festival de Cannes, à la double récupération du film par la RFA et la RDA l’une contre l’autre, mais également à l’inscription de cette œuvre dans les mémoires, et aux migrations des images de Nuit et Brouillard vers d’autres films. Nuit et Brouillard reçut la double onction des citoyens accablés par l’horreur nazie et des cinéphiles reconnaissant envers Resnais d’avoir trouvé la forme adaptée à un sujet si grave. Ainsi, le grand critique Serge Daney, qui avait découvert Nuit et Brouillard au lycée lors d’une séance organisée par son professeur de lettres H. Agel, estimait que :

« la culture cinématographique au lycée, pour laquelle [Agel] militait, passait aussi par ce tri silencieux entre ceux qui n’oublieraient plus Nuit et Brouillard et les autres. Je ne faisais pas partie des ‘‘autres’’. [1]»

Daney décrit une expérience dans laquelle le cinéma opère une révélation. Le cinéma a le pouvoir de nous révéler l’histoire, de nous faire voir l’horreur de la vérité en face, mais aussi de révéler les hommes à eux-mêmes :

« Toute ma vie, j’ai vécu avec ces cadavres-là, que le cinéma m’a donnés, dont il m’a confié l’existence et dont, par la même occasion, il est sorti – le cinéma – grandi à mes yeux, comme l’instance qui sait, qui montre et qui sait que c’est irréfutable. [2]»

Le film devient peu à peu un classique, distribué par le ministère de l’éducation nationale dans les écoles. Dans les années 80, Nuit et Brouillard accède au rang d’étendard moral des associations antiracistes, de l’institution scolaire et de la télévision. Comme l’écrit S. Lindeperg : « Nuit et Brouillard devient une réponse quasi pavlovienne aux actes et aux propos antisémites ainsi qu’aux allégations des négationnistes, au prix parfois d’une redoutable aporie de la « preuve par l’image ». » La télévision le diffuse en 1978 après les déclarations de Darquier de Pellepoix sur l’inexistence des chambres à gaz, en 1987 lors du procès Barbie, en 1990 après la profanation du cimetière de Carpentras. Notons que cette sacralisation n’est pas du goût de tout le monde. Lors de la polémique qui opposait Lanzmann et Spielberg au sujet de la Liste de Schindler en 1993, Raul Hilberg, le très grand historien de la Shoah, fut invité à arbitrer le conflit. A la surprise générale, il soutint les deux et s’en pris à Nuit et Brouillard :

« Ce film de Resnais, tellement encensé, est une présentation erronée et dangereuse des faits. Les chambres à gaz y paraissent destinées aux prisonniers belges, français ou néerlandais, sans que les Juifs soient une seule fois mentionnés. »

Sylvie Lindeperg rend justice à Nuit et Brouillard en nous permettant de mieux comprendre la mentalité et le savoir historique de l’époque. L’extermination des Juifs  n’intéresse pas grand monde au début des années 50. Il ne s’agit pas encore de l’événement universel et central que l’on connaît aujourd’hui. Ainsi, quand Henri Michel sort un numéro spécial de la revue du Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale consacré au génocide des Juifs en octobre 1956, il le présente comme pouvant « intéresser les Israélites de tous les pays et tous ceux que préoccupe le martyre imposé pendant la guerre aux Juifs ». Dans Nuit et Brouillard, si l’on prête attention aux images, on aperçoit nettement que la spécificité juive du génocide n’a pas été totalement négligée comme le laisse entendre Hilberg (ce qu’on ne peut évidemment pas dire du commentaire de Cayrol qui se voulait universaliste). Le livre se termine sur le triste épilogue de la vie d’Olga. Celle-ci, après la soutenance de sa thèse en 1968, paya très cher une erreur qui entacha son travail pourtant considérable. Elle affirma qu’il n’y avait pas eu de chambre à gaz dans les camps de l’Ouest. Si elle avait raison pour Buchenwald, elle avait tort concernant Mauthausen et Ravensbrück. Les associations de déportés lui en tiendront rigueur et lanceront une campagne de dénigrement de l’œuvre entière d’Olga. Celle-ci est meurtrie par cette polémique venant de ceux à qui elle a consacré sa vie. Mais le pire est encore à venir. En 1974, Olga reçoit une lettre d’un maître de conférence de littérature à la Sorbonne nouvelle, Robert Faurisson. Il lui demande si, finalement, les chambres à gaz ne sont pas un mythe. Commence alors une correspondance avec Olga, qui est en total désaccord avec lui mais reste persuadée d’avoir eu raison sur l’inexistence des chambres à gaz de Ravensbrück et de Mauthausen. L’affaire s’ébruite dans le Monde en 1977, surtout avec la parution d’articles révisionnistes de Faurisson. Le nom d’Olga est de nouveau sali, bien que personne ne puisse sérieusement la soupçonner de révisionnisme, tant le combat inlassable de toute sa vie a été de lutter pour que soit préservée la mémoire des victimes du nazisme. Toute la force du livre de Sylvie Lindeperg tient dans cette double réhabilitation du film et de celle qui l’a porté, mais qui n’a jamais pleinement bénéficié de son succès.

Ophir Levy

 


 

 

[1] DANEY Serge,  « Le travelling de Kapo », Trafic n°4, automne 1992, POL.

[2] DANEY Serge, Persévérance, Entretiens avec Serge Toubiana, p.53.

 

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Mardi 27 mars 2007

Nuit et Brouillard, un des films emblématiques du combat contre l’oubli des crimes nazis, a été lui-même le théâtre d’un symptomatique refoulement. Retour sur la mystérieuse « affaire du képi » du gendarme de Pithiviers.

Que s’est-il passé le mercredi 29 février 1956 ?

Ce mercredi 29 s’inscrit avec toute l’étrangeté d’un jour « de trop » dans un mois qui, d’ordinaire, n’en compte que 28…  

En ce tout dernier jour de février 1956 s’achève un processus de mise sous silence de l’histoire française contemporaine, au cœur même d’un projet dont le but était d’en dire les atroces vérités. Tout commence un an auparavant, à l’occasion du 10ème anniversaire de la libération des camps nazis. La société Argos reçoit la commande d’un documentaire par le Comité d’histoire de la Seconde Guerre Mondiale. Le producteur Anatole Dauman fait appel au jeune réalisateur Alain Resnais, remarqué pour le ton engagé et novateur de son travail. Le cinéaste accepte à condition d’être épaulé par le poète Jean Cayrol, dont il a lu les Poèmes de la nuit et du brouillard. Décembre 1955, une fois le montage terminé, les ennuis commencent avec le comité de censure, et ce n’est que le premier volet des mésaventures et polémiques que le film va susciter. L’objet des crispations est une photographie que Resnais a intégrée à son montage. Ce cliché datant de 1941 présente une vue d’ensemble du camp d’internement de Pithiviers, dans le Loiret. Au premier plan à gauche, dos à nous, se tient un homme coiffé d’un képi qui indique clairement qu’il est un gendarme français. Au moyen de cette photographie, Resnais suggère la participation de l’Etat français à la déportation des Juifs vers les camps d’extermination. Le comité de censure, ne pouvant laisser passer cette allusion, demande à Resnais de retirer l’image et se heurte à son refus. Mais le cinéaste, très désireux de voir le film montré au public allemand du festival d’Oberhausen, fait preuve de conciliation pour obtenir son visa d’exploitation. Il consent à masquer le képi du gendarme par une poutre dessinée à la gouache.   

Le 29 février 1956, la commission de censure propose de substituer « à la photographie du gendarme, une photographie d’un intérêt historique équivalent. [1]» Dans son livre Les écrans de l’ombre, Sylvie Lindeperg estime qu’avec « la complicité de quelques membres de la profession, les représentants des pouvoirs publics instituaient en principe le refoulement de la collaboration d’Etat. » Resnais optera finalement pour la gouache mais c’est comme choisir entre la peste et le choléra ! Vers quoi pencher ? Le trait de peinture qui vient sans scrupule cacher ce képi que l’on ne saurait voir ou le remplacement de la photographie par une autre « d’un intérêt historique équivalent » ? Tout le monde considère évidemment qu’avec ou sans gendarme français, le camp de Pithiviers reste le camp de Pithiviers ; et que la participation des institutions françaises à la déportation des Juifs est un point négligeable, et même tellement négligeable que ne pas l’évoquer ou bien le mentionner sont deux possibilités « d’un intérêt historique équivalent »… 

Scandale à Cannes

L’affaire ne prendra une tournure médiatique qu’avec le retrait du film de la compétition cannoise sur décision gouvernementale. Le festival de Cannes 1956 intervient en pleine période de rapprochement franco-allemand. Les autorités veulent ménager le gouvernement d’outre-Rhin qui souhaite empêcher la diffusion du film. La presse se mobilise ainsi que des associations d’anciens déportés qui ne veulent pas voir le souvenir de leur souffrance bafoué par le pragmatisme politique. Au plus fort de la crise, Jean Cayrol écrit dans Le Monde du 11 juin 1956 ces phrases décisives : « La France arrache brusquement de l’histoire les pages qui ne lui plaisent plus, elle retire la parole aux témoins, elle se fait complice de l’horreur. » 

Avec le recul, cette histoire amuse Resnais pour deux raisons. Il affirme d’une part qu’au moment d’intégrer cette photo à son montage, il n’avait pas prêté attention au détail du képi. D’autre part, ironise-t-il, au dos de la photographie, « il y avait l’aigle allemand avec la croix hitlérienne, et « autorisé par la Propagandastaffel. » Donc ce qu’avait autorisé la Propagandastaffel, était interdit par le gouvernement français. C’était formidable comme histoire ! » Le récit des difficultés du film d’Alain Resnais et des compromissions que sa diffusion a impliquées est révélateur de l’attitude des pays européens vis-à-vis de l’évocation du génocide juif. Cette « affaire du képi » vient enfin souligner la relation étroite qui existe entre travail de mémoire et agenda politique. Lutter contre le musellement d’un souvenir que l’on veut faire taire, c’est lui épargner d’errer dans ce que Cayrol appelle « la clandestinité de la mémoire ».   

 Ophir LEVY

 


 

 

[1] Lettre du C.N.C. à la société Argos , 2 mars 1956

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Lundi 26 mars 2007

A l'heure où les candidats semblent se désintéresser des enjeux internationaux au profit des revendications particulières de chaque Français, il nous a semblé judicieux d'inverser la donne. Voici l'histoire extraordinaire de deux Français à travers lesquels nous entendons les bruits du monde.

Depuis cette nuit blanche passée à confronter sans complaisance leurs points de vue sur le monde, le dernier soir d’un voyage à Auschwitz qui réunissait Arabes et Juifs de France et d’Israël, Mériam et Fabrice n’ont jamais cessé de correspondre. Leur dialogue nécessaire et réjouissant vient d’être publié.  

« Je me demande jusqu’où ça peut nous mener tout ça (…) Je trouve qu’on tourne en rond. » Au moment où Fabrice écrit ces lignes, cela fait près d’un an qu’il débat par e-mails avec Mériam. Ces moments de profond découragement, d’incompréhension voire d’épuisement devant l’incessant recommencement de la discussion, sont l’aune à laquelle il faut mesurer la force de leur échange. Si loin, si proches est le récit ordinaire d’une victoire sur la résignation. Mais également celui d’une authentique volonté d’accueil de l’autre. En effet, à l’heure où le simple mot « sionisme » est remaquillé, dans le langage courant, en visage contemporain de la haine, on imagine sans peine la perplexité de Mériam lors de sa première rencontre avec Fabrice : voilà quelqu’un de fin et de modéré avec qui l’on peut aborder tous les problèmes qui fâchent et qui pourtant se revendique sioniste sans la moindre honte ! Lorsqu’au retour de Pologne elle reçoit son premier mail, Mériam avec le sens de l’humour qui la caractérise, lui fait part de son étonnement, elle qui l’imaginait « trop heureux d’être débarrassé de cette terroriste ». Le livre est sans cesse ponctué par ces marques de complicité naissante. Ainsi se dessinent, au fil des discussions politiques et à mesure que s’affinent le portrait de ces deux jeunes français inscrits dans une réflexion intime sur leur culture, les contours d’une amitié.

Ce qui frappe dans Si loin, si proches, c’est la cohabitation de la franchise la plus tranchante et d’un dispositif de ménagement de l’interlocuteur omniprésent. On ne compte pas les « excuse-moi si je te parais excessif », « je ne veux surtout pas te vexer », « j’espère que je ne me suis pas mal exprimé ». Tout un arsenal de formules se déploie afin de marquer un net partage : je vise ce que tu penses, les positions que tu défends mais souhaite te préserver en tant qu’individu car tu es plus vaste que tes choix politiques. Sur ce point, l’accroche un peu racoleuse de l’éditeur est édifiante : « Il est juif et sioniste. Elle est musulmane et pro-palestinienne. Une amitié improbable. » La correspondance entre Mériam et Fabrice aboutit précisément à s’émanciper des positions attendues qui opposent le sioniste à la pro-palestinienne, à se défaire de l’emprise de ces mots qui assignent à chacun la place depuis laquelle il doit parler. Mériam et Fabrice ne sont les porte-drapeaux que d’eux-mêmes. Aujourd’hui, avec le recul amené par la publication de ce livre, Mériam estime qu’à travers la sensibilité de Fabrice, elle a commencé à « mieux comprendre celle des Juifs ». Les deux amis ont conscience que ce livre n’est qu’une petite étape d’un entretien interminable. Comme le dit Fabrice, à propos des moments de découragement traversés : « Le dialogue en lui-même pouvait paraître vain par moments, mais jamais la nécessité du dialogue. Et plus je trouvais le dialogue difficile, plus il me semblait nécessaire. »

  Si loin, si proches, de Mériam B. et Fabrice T. Lettres choisies et présentées par Natacha Samuel. Albin Michel.

 

 

 O.L. 

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Vendredi 23 mars 2007

On entend souvent cet argument implacable dans les rangs des pacifistes, manifestants et indignés de tous ordres : « Les puissants de ce monde n’accordent pas la même valeur à une vie humaine selon qu’elle se situe près d’un gisement de pétrole ou sur une terre vierge de toute richesse. » Malgré sa facilité et son parfum de populisme, cet argument semble difficilement contestable. En revanche, et c'est au moins aussi préoccupant qu’exaspérant, cet argument doit être retourné contre ceux qui le brandissent. En effet, les manifestations sont fournies lorsqu’il s’agit de défendre le peuple irakien ou palestinien (ou plus exactement pour accuser les états américains ou israéliens). Où sont ces mêmes manifestants lorsqu’il s’agissait de se mobiliser contre les crimes de masse en République Démocratique du Congo ? Où sont les amoureux des droits de l’homme quand il s’agit de défendre ceux des populations au Darfour massacrées par les Janjawid ? Où sont ceux qui fustigent les médias (accusés d’être les relais des pouvoirs politiques et financiers) mais qui ne s’indignent et ne se mobilisent que pour les causes médiatiques et médiatisées ? Où sont les libres d’esprits quand la complexité d’un conflit ouvre grande la porte rouillée de la prison idéologique dans laquelle ils sont enfermés ?

 

 

 

 

 

A l’horreur des tueries, des viols et des pillages, s’ajoute le scandale d’une indifférence à géométrie variable. Il n’y a lieu de se mobiliser que si les victimes correspondent au cahier des charges de la victime, que si les oppresseurs sont puissants et occidentaux, que si les caméras qui sont sur place assurent à la mobilisation un nombre proportionnel de caméras le jour de la manif’.

 

Les révoltés sont parfois révoltants…

 

O.L.

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