Recommander

Cliquez ici pour recommander ce blog

Mercredi 16 mai 2007

Il existe dans le processus du témoignage un personnage dont on ne parle jamais : celui qui le recueille. Qu’en est-il de ce témoin du témoin ? Dans quelle mesure sa présence permet-elle au témoignage d’advenir ?

Comme le rappelle la psychanalyste Régine Waintrater dans son livre Sortir du Génocide, où elle évoque son expérience d’auditrice de témoignages, de multiples raisons peuvent motiver le témoignage. Le survivant témoigne peut-être d’abord pour sauver son expérience de l’oubli et de la menace négationniste. Il le fait aussi pour retrouver un lien avec le reste de l’humanité, celle-là même dont l’entreprise génocidaire visait à l’exclure, estimant qu’il ne méritait pas d’en faire partie. Le témoignage porte toujours un espoir : celui de retrouver dans son auditoire une écoute secourable et humaine. Autrement dit le témoin témoigne toujours pour un autre, et dans l’espoir sinon d’être compris, du moins d’être entendu. Par sa narration, il tente d’atténuer ce sentiment – qui continue à son insu de l’habiter – de ne faire plus partie comme autrefois de la communauté humaine : la personne que je suis aujourd'hui, dans l’après du génocide, n’est pas la même que celle d’avant, disent de nombreux survivants.

Ainsi, celui qui reçoit un témoignage (R. Waintrater l’appelle le « témoignaire ») se sent inconsciemment chargé d’un mandat : celui de comprendre mais aussi de réparer les faillites des siens. Ce sentiment qui l’habite fait de lui un témoin du témoin. Ce rôle de sauveteur qu’il ne peut s’empêcher d’éprouver, il doit pouvoir néanmoins s’en dégager et ne pas rester sous l’emprise sidérante du récit qu’il reçoit.

Dans cette perspective, la notion de « devoir de mémoire » – apparue dans les années 80 – dénote une grande ambivalence. R. Waintrater le qualifie de « barrière de rationalisation défensive biface ». Biface en tant qu’il a permis, voire conditionné à une époque la prise de parole testimoniale : c'est en effet grâce à lui que les témoins se sont sentis autorisés à témoigner, à une époque où la parole individuelle paraissait enfin légitimée par les historiens eux-mêmes, jusque là attachés aux faits généraux et non à l’expression individuelle (car considérée comme insuffisamment fiable, certains témoignages présentant des incohérences et ne concordant pas toujours avec les faits historiques). Le devoir de mémoire a créé un horizon d’attente salutaire, une désirabilité sociale sans laquelle la parole du témoin n’aurait pu se déployer. Mais d’un autre côté, ce devoir de mémoire a contribué à imposer des formes de souvenance et une injonction à parler et se souvenir, vécue douloureusement par les témoins eux-mêmes, acculés à revisiter un passé traumatique qu’ils avaient cherché tant d’années à reléguer dans les limbes de l’amnésie. De surcroît, la nécessité du témoignage a parfois placé le témoin en position d’accusé, ce qui ne manqua pas d’avoir des effets dévastateurs pour certains : les contradictions de leur récit, inhérentes à la nature impensable d’un vécu qui imprime certaines caractéristiques à la mémoire traumatique (incohérences, oublis, confusions), générèrent chez les témoignaires une attitude de méfiance honteuse : que faire d’un récit peu vraisemblable ? Mais que faire aussi de cette mise en doute inavouable de la parole du témoin ? Entravés dans leur écoute, ils devinrent parfois sourds à ces appels à l’aide, à cette demande silencieuse d’être entendus et soutenus dans cette mise en histoire d’une mémoire capricieuse.

Sourds, muets, nous pouvons l’être nous aussi à l’écoute d’une parole inaudible sur le génocide. Lorsque la réalité s’est faite plus terrible que le pire des fantasmes, il arrive qu’elle en devienne irrecevable autrement qu’à la transformer. Il importe que nous acceptions cette sidération qui nous traverse pour tenter de la dépasser. L ’éthique du témoignaire doit s’appuyer sur ce fil rouge : son rôle est de faciliter au témoin la délivrance de son récit, de l’accompagner dans son voyage de mémoire. Ce qui implique qu’il s’autorise lui-même à penser et se réapproprier les paroles qu’il reçoit, pour éventuellement les transmettre à son tour. Tel est son devoir, tel est le nôtre à tous. Et ce qui nous rend légitime, ce n’est pas notre connaissance d’expert sur ces sujets historiques mais notre sensibilité singulière à l’écoute d’un récit qui sera parfois sidérant, parfois émouvant, parfois cynique, parfois plein d’espoir mais parfois aussi insupportable. Si l’on ne peut pas tout dire, on ne peut pas davantage tout entendre. Mais en ce lieu même de l’ineffable, il s’agit de continuer à écouter ce cri qui ne peut se mettre en paroles. Peut-être trouverons-nous alors les mots pour tenter de dire l’indicible d’un vécu qui – en tant que nous sommes tous des passeurs de mémoire – nous revient en héritage. Témoins du témoin, nous le devenons à la lecture, au visionnage ou à l’écoute d’un témoignage. Et cette position ne peut manquer de produire des effets sur notre Psyché, qu’il s’agirait d’accepter et non de rejeter. L’enjeu est de taille : car à refuser de tolérer ces sentiments ambivalents qui nous traversent à l’écoute d’un récit, c'est toute notre capacité à entendre et transmettre la parole des victimes de génocide que nous entravons.

Johanna Lasry

par Passeurs de mémoires publié dans : passeursdememoires
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Retour à la page d'accueil

Commentaires

Aucun commentaire pour cet article

Calendrier

Août 2008
L M M J V S D
        1 2 3
4 5 6 7 8 9 10
11 12 13 14 15 16 17
18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30 31
             
<< < > >>

Recherche

créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus