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Mardi 27 mars 2007

Nuit et Brouillard, un des films emblématiques du combat contre l’oubli des crimes nazis, a été lui-même le théâtre d’un symptomatique refoulement. Retour sur la mystérieuse « affaire du képi » du gendarme de Pithiviers.

Que s’est-il passé le mercredi 29 février 1956 ?

Ce mercredi 29 s’inscrit avec toute l’étrangeté d’un jour « de trop » dans un mois qui, d’ordinaire, n’en compte que 28…  

En ce tout dernier jour de février 1956 s’achève un processus de mise sous silence de l’histoire française contemporaine, au cœur même d’un projet dont le but était d’en dire les atroces vérités. Tout commence un an auparavant, à l’occasion du 10ème anniversaire de la libération des camps nazis. La société Argos reçoit la commande d’un documentaire par le Comité d’histoire de la Seconde Guerre Mondiale. Le producteur Anatole Dauman fait appel au jeune réalisateur Alain Resnais, remarqué pour le ton engagé et novateur de son travail. Le cinéaste accepte à condition d’être épaulé par le poète Jean Cayrol, dont il a lu les Poèmes de la nuit et du brouillard. Décembre 1955, une fois le montage terminé, les ennuis commencent avec le comité de censure, et ce n’est que le premier volet des mésaventures et polémiques que le film va susciter. L’objet des crispations est une photographie que Resnais a intégrée à son montage. Ce cliché datant de 1941 présente une vue d’ensemble du camp d’internement de Pithiviers, dans le Loiret. Au premier plan à gauche, dos à nous, se tient un homme coiffé d’un képi qui indique clairement qu’il est un gendarme français. Au moyen de cette photographie, Resnais suggère la participation de l’Etat français à la déportation des Juifs vers les camps d’extermination. Le comité de censure, ne pouvant laisser passer cette allusion, demande à Resnais de retirer l’image et se heurte à son refus. Mais le cinéaste, très désireux de voir le film montré au public allemand du festival d’Oberhausen, fait preuve de conciliation pour obtenir son visa d’exploitation. Il consent à masquer le képi du gendarme par une poutre dessinée à la gouache.   

Le 29 février 1956, la commission de censure propose de substituer « à la photographie du gendarme, une photographie d’un intérêt historique équivalent. [1]» Dans son livre Les écrans de l’ombre, Sylvie Lindeperg estime qu’avec « la complicité de quelques membres de la profession, les représentants des pouvoirs publics instituaient en principe le refoulement de la collaboration d’Etat. » Resnais optera finalement pour la gouache mais c’est comme choisir entre la peste et le choléra ! Vers quoi pencher ? Le trait de peinture qui vient sans scrupule cacher ce képi que l’on ne saurait voir ou le remplacement de la photographie par une autre « d’un intérêt historique équivalent » ? Tout le monde considère évidemment qu’avec ou sans gendarme français, le camp de Pithiviers reste le camp de Pithiviers ; et que la participation des institutions françaises à la déportation des Juifs est un point négligeable, et même tellement négligeable que ne pas l’évoquer ou bien le mentionner sont deux possibilités « d’un intérêt historique équivalent »… 

Scandale à Cannes

L’affaire ne prendra une tournure médiatique qu’avec le retrait du film de la compétition cannoise sur décision gouvernementale. Le festival de Cannes 1956 intervient en pleine période de rapprochement franco-allemand. Les autorités veulent ménager le gouvernement d’outre-Rhin qui souhaite empêcher la diffusion du film. La presse se mobilise ainsi que des associations d’anciens déportés qui ne veulent pas voir le souvenir de leur souffrance bafoué par le pragmatisme politique. Au plus fort de la crise, Jean Cayrol écrit dans Le Monde du 11 juin 1956 ces phrases décisives : « La France arrache brusquement de l’histoire les pages qui ne lui plaisent plus, elle retire la parole aux témoins, elle se fait complice de l’horreur. » 

Avec le recul, cette histoire amuse Resnais pour deux raisons. Il affirme d’une part qu’au moment d’intégrer cette photo à son montage, il n’avait pas prêté attention au détail du képi. D’autre part, ironise-t-il, au dos de la photographie, « il y avait l’aigle allemand avec la croix hitlérienne, et « autorisé par la Propagandastaffel. » Donc ce qu’avait autorisé la Propagandastaffel, était interdit par le gouvernement français. C’était formidable comme histoire ! » Le récit des difficultés du film d’Alain Resnais et des compromissions que sa diffusion a impliquées est révélateur de l’attitude des pays européens vis-à-vis de l’évocation du génocide juif. Cette « affaire du képi » vient enfin souligner la relation étroite qui existe entre travail de mémoire et agenda politique. Lutter contre le musellement d’un souvenir que l’on veut faire taire, c’est lui épargner d’errer dans ce que Cayrol appelle « la clandestinité de la mémoire ».   

 Ophir LEVY

 


 

 

[1] Lettre du C.N.C. à la société Argos , 2 mars 1956

par Passeurs de mémoires publié dans : passeursdememoires
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Commentaires

J'ai tellement entendu ce discours sur la France qui n'assumerait pas une part de son passé... Ce discours s'est tellement heurté à ma vie réelle (prof qui expliquent la Shoah, la collaboration, les lois de Vichy, omniprésence éditoriale, émissions fréquentes, dialogues dans les familles, bref tout sauf une amnésie..) que je vais finir par penser qu'il y a un intérêt idéologique à pétrifier la France dans un souvenir qui n'a été que très peu longtemps le sien.


ça vous arrangerait, Ophir, que la France ne soit que collaborationniste et de plus oublieuse de son passé collaborateur.


Le seul problème, c'est que dans le réel, ce n'est pas le cas.

commentaire n° : 1 posté par : olivier (site web) le: 30/03/2007 10:44:50

Il ne vous aura pas échappé que l'affaire du képi et le scandale à Cannes datent de 1956... L'article est donc plutôt une occasion, à travers la réception du film Nuit et Brouillard, de présenter le rapport de cette époque entre mémoire et demande sociale ou agenda politique. Pour ma part, je pense que la France (le discours de Chirac en 1995, le procès Papon, la dotation de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, etc.) a su faire la lumière sur son passé. L'association Passeurs de Mémoires intervient dans les enceintes de la République (collèges, lycées, mairies) et à titre personnel, j'enseigne les questions des relations Shoah et cinéma à l'université. Donc je suis tout à fait d'accord avec vous pour dire qu'il n'y a pas aujourd'hui de chape de plomb sur ce sujet. Cela ne me dispense pas pour autant de m'interesser aux périodes où cette question était malséante. 

réponse de : Passeurs de mémoires (site web) le: 30/03/2007 11:17:57

Je souhaiterais alors que vous vous intéressiez à tous les silences... et je demande encore à voir. Mais en fait, non, je ne le souhaite pas et vais vous dire pourquoi.


Je trouve pour ma part tout à fait normal que l'historiographie soit beaucoup plus intéressée par la résistance dans les ghettos, que par des faits moins glorieux liés à l'oppression, à la terreur, à la salissure nazie. Je partage complètement le choix moral d'un Lanzmann quand il crée le film Sobibor... Par empathie, par respect infini pour les victimes, nous devons montrer ce que parfois elles ont eu de glorieux. Et devant cette mémoire-là, je m'agenouille.


Tentez alors de comprendre que derrière des silences français, des képis que l'on cachait, un unanimisme résistant étouffant, ce qui se jouait alors, aussi, (je dis bien 'aussi') c'est la tentative de restaurer une image de soi conforme aux idéaux républicains. Et que ceci peut aussi être évoqué avec bienveillance.


Je pense à ce thème de la servante dans le Talmud qui s'efforce de ne pas voir, de ne pas tout voir.


Je ne pense pas qu'il existe une histoire digne sans empathie acharnée.


(PS : je ne comprends pas vos précisions 'Curriculum vitae'. Une position d'autorité ?)

commentaire n° : 2 posté par : olivier (site web) le: 04/04/2007 10:22:23

Olivier,

Tout d'abord merci de venir débattre ici et d'apporter vos réflexions à ce blog. Commençons par exposer les points sur lesquels nous sommes d'accord :

a) il est absolument évident que la mémoire héroïque des Juifs "insurgés" pendant la Seconde Guerre mondiale est primordiale : de Mordechaï Anilevitch au ghetto de Varsovie, aux révoltés de Sobibor ou au soulèvement des Sonderkommandos du crématoire IV de Birkenau en oct. 44. A tel point évident que je ne comprends pas que vous mettiez cette histoire en balance avec celle des autres victimes. Lanzmann, qui a tourné les rushes de Yehuda Lerner pour le film Shoah, a finalement décidé de les monter dans un documentaire à part, Sobibor, car ce récit d'une révolte et de la survie d'un des protagonistes était trop marginal par rapport à l'histoire de "la disparition des traces de la disparition" que constituait le film Shoah.

b) je suis également d'accord avec vous pour prévenir toute forme d'anachronisme. Il est absurde d'exiger des hommes d'une époque d'agir avec les catégories morales sociales et culturelles de la notre. Dans les années 50, l'extermination des Juifs n'était pas encore considéré comme le fait majeur de la Seconde Guerre mondiale. Cette focalisation sur la Shoah ne se fera réellement que dans les années 80. D'ailleurs le camp emblématique était Buchenwald et non encore Auschwitz. Il va donc de soi qu'il faut prendre en compte les paradigmes historiques de chaque époque.

Néanmoins, et ce que j'esquisse dans ce tout petit article, il n'est pas interdit et il est même souhaitable d'interroger ces paradigmes, de les examiner, sans jeter sur eux une réprobation morale. Personne ne conteste à la France la nécessité de refonder la nation autour d'un projet commun qui passait par la mise à l'écart des souffrances particulières. Il fallait un temps pour l'urgence politique. Ce temps étant passé, personne ne contestera non plus que les historiens (dont je ne suis pas) l'interrogent, en analysent les enjeux. 

Enfin, je vous trouve quelque peu incohérent lorsque vous m'interpellez aussi directement, je vous cite :  "ça vous arrangerait, Ophir, que la France ne soit que collaborationniste et de plus oublieuse de son passé collaborateur." Et que dans le message suivant, vous me reprochiez mes "précisions Curriculum vitae" !!! Il faut savoir, soit vous me laissez en dehors du débat et nous procédons à un échange courtois d'idées, soit vous personnalisez le débat et en acceptez les conséquences.

à bientôt

O.L.

réponse de : Passeurs de mémoires (site web) le: 05/04/2007 10:20:57

Ophir,


Je ne mets pas en balance les victimes et les héros. Pas du tout. Vous m'obligez par votre contre-sens à être explicite, je le serai.


Je vous suggérais qu'il n'y avait pas eu que des képis français : en clair il y a aussi eu à travers l'Europe des collaborations juives. Il y eut des rasha (je crois que c'est le terme hébreu), et il n'y eut pas uniquement ces héros des ghettos dont la mémoire m'aide à vivre et envers qui j'ai une dette. Il y eut aussi des salauds, des lâches, des paumés, des apeurés, des malins, des "qui ont cru bien faire", des "qui ont obéi aux ordres", des "qui ont voulu sauver leurs enfants" - et parfois pas comme il aurait fallu.


Je pense que ces collaborations juives sont complexes, qu'elles sont aussi des blessures, et que ce n'est pas la peine de trop insister. Aussi, une certaine imagerie délibérement héroïque, et donc silencieuse sur notre part de lâcheté, n'est pas que moralement condamnable (qui a écrit ce mot que je crois très juste "pour le croyant, toute histoire est Histoire Sainte" ? - et l'Histoire Sainte c'est une histoire de dépassement, pas d'abaissement).


Cette non-insistance, c'est ce que je vous propose aussi d'adopter vis à vis de l'histoire nationale que nous partageons. La France ne passe pas son temps à se cacher son histoire. Ne titrez donc pas svp comme vous le faites. Ne lancez pas des pierres.

commentaire n° : 3 posté par : olivier (site web) le: 05/04/2007 17:27:27

En effet, il serait absurde et indécent de juger les actions des hommes pendant la guerre à l'aune de nos valeurs et de notre expérience. Primo Levi parlait de "zone grise" pour désigner la suspension de la morale qui intervenait au Lager. Cette zone grise s'est sans doute étendue sur l'ensemble de la guerre (les Judenrat que vous mentionnez entre autres).

Aussi, pour respecter votre proposition de non-insistance, je vous propose d'en rester là pour ce débat précis. Je posterai très bientôt un compte-rendu de l'excellent livre de Sylvie Lindeperg consacré au film Nuit et Brouillard. Ce livre réhabilite pleinement le film alors qu'il était accusé de tous les maux : étouffer la collaboration d'Etat, ne pas mentionner la spécificité juive du génocide, être imprécis historiquement... Il replace également la création du film dans les enjeux politiques et mémoriels de l'époque (radicalement différents des notres). J'espère que ce livre réconcilliera nos deux points de vue. Cordialement. 

réponse de : Passeurs de mémoires (site web) le: 06/04/2007 09:46:01

Qui a arrêté ma famille à Paris?


Qui les a gardés à Drancy?


Qui les emmenés à Auschwitz?


 

commentaire n° : 4 posté par : Michelle Goldstein (site web) le: 09/06/2007 12:38:54

Bonjour Michelle,

Il va de soi que la France, même au nom d'un Etat dont elle a toujours voulu se désolidariser, se doit de ne pas minimiser la participation de ses fonctionnaires à la déportation de 76000 Juifs. Je pense que ce fait historique et que le regard de la France sur son passé, depuis le discours de J. Chirac en 1995, ne peuvent plus être sérieusement mis en cause.  Bien cordialement.

réponse de : Passeurs de mémoires (site web) le: 10/06/2007 20:07:12
Et qui a résisté d'emblée, madame Goldstein, sinon un militaire catholique et de droite nommé Charles de Gaulle ?

Tous n'ont pas été à la hauteur de cette résistance. Je ne crois pas moi-même que j'en aurais eu le courage. J'ai honte de cela, mais je le crains, très sincèrement.

Mais je refuse aussi qu'on accuse la France et ses fonctionnaires sans prendre la peine d'interroger sa propre mémoire, son propre héroïsme.

Etre fils des bourreaux ou des victimes nous oblige de ce point de vue de la même manière. 

Vous n'héritez pas d'un droit à l'accusation. Vous ne pouvez pas, y compris pour vous-même, être partie civile contre un pays qui est aussi le vôtre, même dans ses ombres.

Et puis que vous répondrait un sioniste, un courageux sioniste : si nous sommes donc tous cela, si notre histoire n'est que collaboration, dénonciation, complicité, alors pourquoi ne pas vraiment couper les ponts avec l'histoire nationale ?

On peut pas balancer des pierres comme vous le faites. On doit au contraire en poser, en souvenir.
commentaire n° : 5 posté par : olivier le: 28/11/2007 17:21:15

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