Les Passeurs de mémoires vous proposent la lecture d’un excellent livre de l’historienne
Sylvie Lindeperg , Maître de conférence à Paris III – Sorbonne nouvelle, qui vient d’être publié chez Odile Jacob.
S’il est un film dont le statut et la réception se sont sans cesse modifiés au gré des impératifs politiques, sociaux, et mémoriels, c'est bien Nuit et Brouillard.
Sylvie Lindeperg retrace dans son dernier ouvrage la genèse et le destin de ce court-métrage absolument hors du commun. Celui-ci fut l’objet de tractations et de pressions, puis subit de multiples gommages, remontages et retraductions, avant d’être récupéré et enfin « sanctifié ». La monographie que lui consacre
Sylvie Lindeperg est une véritable mine d’informations, voire de trouvailles qui sont le fruit d’un travail de recherche remarquable. Il se dégage parfois même de ce livre une certaine émotion grâce au portrait d’Olga Wormser qui encadre l’enquête historique sur le film.
Lorsqu’on pense à Nuit et Brouillard, les noms d’Alain Resnais et de Jean Cayrol sont ceux qui viennent immédiatement à l’esprit. Personne n’avait réellement pris en compte le rôle central d’Olga Wormser dans l’élaboration du film. La vie de cette jeune historienne fut digne d’un véritable roman, avec sa large part de souffrances. A la Libération, Olga intègre le ministère Frenay où elle participe à la recherche et à l’accueil des déportés de France. Cette tâche la conduit à Bergen-Belsen en mai 1945. Elle découvre aux cotés des Britanniques l’horreur du camp et l’odeur de la mort :
« Pendant un mois, après le retour, il m’est impossible de me réadapter. Je revis les jours d’Allemagne. Ma vie, c'est la gare d’Orsay, l’hôtel Lutetia. »
A son retour de Pologne, elle publie un article dans France d’abord du 28 août 1946 sous le pseudonyme de Fanny Vergen :
« Encore ! vont dire les blasés, ceux pour lesquels les mots « chambre à gaz », « sélection », « torture », n’appartiennent pas à la réalité vivante, mais seulement au vocabulaire des années passées, vocabulaire à ranger au « décrochez-moi ça » de
la Résistance. Oui , il faut encore en parler avant que les bleuets d’Auschwitz (aussi bleus que ceux des blés de France) aient absorbé toute la cendre humaine d’où ils surgissent. »
Olga a immédiatement l’intuition du devenir-musée d’Auschwitz et de la nécessité de garder le souvenir du génocide vivant. Ces éléments hanteront la conception de Nuit et Brouillard. La vie sentimentale d’Olga est également romanesque. Elle a grandi dans l’ombre de sa petite sœur Hélène, belle et talentueuse. Cette dernière fréquente les intellectuels du Parti Communiste de l’après-guerre. Elle avait épousé Henri Wormser en 1938, qu’elle quittera pour le peintre Edouard Pignon. Toujours dans l’ombre d’Hélène, Olga épousera ce même Henri dix ans après sa sœur…
Sylvie Lindeperg retrace le long cheminement qui a mené jusqu’à la réalisation du film. La seconde partie de son livre s’intéresse au trajet de Nuit et Brouillard après sa sortie, à ses démêlés avec la censure française, aux conflits diplomatiques qui se sont dévoilés au festival de Cannes, à la double récupération du film par la RFA et la RDA l’une contre l’autre, mais également à l’inscription de cette œuvre dans les mémoires, et aux migrations des images de Nuit et Brouillard vers d’autres films. Nuit et Brouillard reçut la double onction des citoyens accablés par l’horreur nazie et des cinéphiles reconnaissant envers Resnais d’avoir trouvé la forme adaptée à un sujet si grave. Ainsi, le grand critique Serge Daney, qui avait découvert Nuit et Brouillard au lycée lors d’une séance organisée par son professeur de lettres H. Agel, estimait que :
« la culture cinématographique au lycée, pour laquelle [Agel] militait, passait aussi par ce tri silencieux entre ceux qui n’oublieraient plus Nuit et Brouillard et les autres. Je ne faisais pas partie des ‘‘autres’’. »
Daney décrit une expérience dans laquelle le cinéma opère une révélation. Le cinéma a le pouvoir de nous révéler l’histoire, de nous faire voir l’horreur de la vérité en face, mais aussi de révéler les hommes à eux-mêmes :
« Toute ma vie, j’ai vécu avec ces cadavres-là, que le cinéma m’a donnés, dont il m’a confié l’existence et dont, par la même occasion, il est sorti – le cinéma – grandi à mes yeux, comme l’instance qui sait, qui montre et qui sait que c’est irréfutable. »
Le film devient peu à peu un classique, distribué par le ministère de l’éducation nationale dans les écoles. Dans les années 80, Nuit et Brouillard accède au rang d’étendard moral des associations antiracistes, de l’institution scolaire et de
la télévision. Comme l’écrit S. Lindeperg : « Nuit et Brouillard devient une réponse quasi pavlovienne aux actes et aux propos antisémites ainsi qu’aux allégations des négationnistes, au prix parfois d’une redoutable aporie de la « preuve par l’image ». » La télévision le diffuse en 1978 après les déclarations de Darquier de Pellepoix sur l’inexistence des chambres à gaz, en 1987 lors du procès Barbie, en 1990 après la profanation du cimetière de Carpentras. Notons que cette sacralisation n’est pas du goût de tout le monde. Lors de la polémique qui opposait Lanzmann et Spielberg au sujet de la Liste de Schindler en 1993, Raul Hilberg, le très grand historien de la Shoah, fut invité à arbitrer le conflit. A la surprise générale, il soutint les deux et s’en pris à Nuit et Brouillard :
« Ce film de Resnais, tellement encensé, est une présentation erronée et dangereuse des faits. Les chambres à gaz y paraissent destinées aux prisonniers belges, français ou néerlandais, sans que les Juifs soient une seule fois mentionnés. »
Sylvie Lindeperg rend justice à Nuit et Brouillard en nous permettant de mieux comprendre la mentalité et le savoir historique de l’époque. L’extermination des Juifs n’intéresse pas grand monde au début des années 50. Il ne s’agit pas encore de l’événement universel et central que l’on connaît aujourd’hui. Ainsi, quand Henri Michel sort un numéro spécial de la revue du Comité d’histoire de
la Seconde Guerre mondiale consacré au génocide des Juifs en octobre 1956, il le présente comme pouvant « intéresser les Israélites de tous les pays et tous ceux que préoccupe le martyre imposé pendant la guerre aux Juifs ». Dans Nuit et Brouillard, si l’on prête attention aux images, on aperçoit nettement que la spécificité juive du génocide n’a pas été totalement négligée comme le laisse entendre Hilberg (ce qu’on ne peut évidemment pas dire du commentaire de Cayrol qui se voulait universaliste). Le livre se termine sur le triste épilogue de la vie d’Olga. Celle-ci, après la soutenance de sa thèse en 1968, paya très cher une erreur qui entacha son travail pourtant considérable. Elle affirma qu’il n’y avait pas eu de chambre à gaz dans les camps de l’Ouest. Si elle avait raison pour Buchenwald, elle avait tort concernant Mauthausen et Ravensbrück. Les associations de déportés lui en tiendront rigueur et lanceront une campagne de dénigrement de l’œuvre entière d’Olga. Celle-ci est meurtrie par cette polémique venant de ceux à qui elle a consacré sa vie. Mais le pire est encore à venir. En 1974, Olga reçoit une lettre d’un maître de conférence de littérature à la Sorbonne nouvelle, Robert Faurisson. Il lui demande si, finalement, les chambres à gaz ne sont pas un mythe. Commence alors une correspondance avec Olga, qui est en total désaccord avec lui mais reste persuadée d’avoir eu raison sur l’inexistence des chambres à gaz de Ravensbrück et de Mauthausen. L’affaire s’ébruite dans le Monde en 1977, surtout avec la parution d’articles révisionnistes de Faurisson. Le nom d’Olga est de nouveau sali, bien que personne ne puisse sérieusement la soupçonner de révisionnisme, tant le combat inlassable de toute sa vie a été de lutter pour que soit préservée la mémoire des victimes du nazisme. Toute la force du livre de
Sylvie Lindeperg tient dans cette double réhabilitation du film et de celle qui l’a porté, mais qui n’a jamais pleinement bénéficié de son succès.
Ophir Levy